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Banques et États en zone UEMOA : quand le souverain prend trop de place

Depuis 2019, les banques de l'UEMOA ont absorbé une part croissante de la dette publique régionale. Cette recomposition silencieuse des bilans, utile à court terme, crée des vulnérabilités structurelles qui appellent un rééquilibrage.

16 décembre 202515 min de lectureBanques

Résumé éditorial

    Les banques de l'UEMOA ont bien rempli leur rôle : elles ont absorbé une part significative de la dette publique émise depuis la pandémie, sécurisant le financement des États dans une période difficile. Mais cette utilité a un coût. Avec 37 % de leurs actifs désormais exposés au souverain, leurs bilans sont plus solides en apparence, mais aussi plus fragiles en profondeur.

    Où en est-on aujourd'hui ?

    Depuis la pandémie, les bilans des banques de la zone UEMOA se chargent davantage en titres publics, tandis que l'exposition au secteur privé ne reprend que lentement. Fin 2019, les bilans bancaires affichaient 30 % de titres publics contre 48 % d'exposition au secteur privé. La part des expositions aux titres publics a culminé à 38 % en 2022 puis s'est stabilisée autour de 37 % fin 2024, tandis que les prêts au privé reculent à 43 %.

    Composition des actifs bancaires UEMOA (% du total)

    Sources : BCEAO, calculs Wapiti Insights

    Lecture guidée: privilégier les variations de structure et les changements de rythme plutôt qu’une simple lecture du dernier point.

    Cette dynamique récente s'inscrit dans une tendance de fond : entre 2010 et 2024, la part publique a gagné environ 18 points de pourcentage et la part privée a reculé d'environ 6 points. Le mouvement est structurel, pas conjoncturel.

    La photo par pays révèle une configuration hétérogène. Des hausses marquées en Guinée-Bissau (+11 pp), au Sénégal (+9,3 pp), au Niger (+8,1 pp) et au Mali (+8 pp) traduisent des besoins budgétaires accrus, dans un contexte où les États ont davantage levé de fonds sur les marchés et à des taux plus élevés, partiellement absorbés par les banques. En Côte d'Ivoire (+1,5 pp), la situation apparaît quasi stable, reflet d'un marché plus profond. À l'inverse, le Bénin (-1,29 pp) et surtout le Togo (-5,49 pp) enregistrent un recul de la part souveraine, avec une montée des actifs sur non-résidents. Le mouvement régional est réel, mais son intensité varie selon la profondeur de marché et la base d'investisseurs domestiques.

    Pourquoi cette tendance ? Après le COVID, les besoins budgétaires ont explosé : soutien aux ménages et entreprises, rattrapage d'investissements, service de la dette plus cher. Les Trésors ont émis plus souvent, à des taux plus élevés et en volume, proposant aux banques un couple rendement-risque attractif. La zone UEMOA fait par ailleurs face à une base d'investisseurs non bancaires encore étroite, qui fait des banques les acheteurs quasi naturels. Résultat : la dette publique progresse dans les bilans, tandis que l'espace pour le crédit productif se raréfie.

    La facture cachée : moins de crédit, plus de risques

    Quand les portefeuilles bancaires se chargent en titres publics, l'espace pour financer l'économie réelle se réduit. Les crédits aux PME et aux ménages deviennent plus contraints : les comités de crédit durcissent leurs exigences, les délais s'étirent et, en bout de chaîne, l'investissement ralentit.

    Cette préférence pour le souverain rend aussi les bilans plus sensibles aux hausses de taux et aux tensions budgétaires. Si les finances publiques se tendent ou si la prime de risque exigée sur la dette d'État augmente, la valeur des obligations recule, ce qui affecte directement les comptes des banques.

    Le constat est désormais partagé par les institutions internationales : le FMI alerte sur la concentration des titres souverains comme facteur de vulnérabilité pour la région. L'enjeu n'est pas de rompre le lien banques–États, utile et nécessaire, mais d'en corriger le déséquilibre avant qu'il ne pèse sur la croissance.

    Ce scénario n'est pas théorique. Un pays de la région a déjà traversé l'épreuve, et en a tiré des leçons coûteuses.

    Ghana : leçons d'un stress souverain

    En 2022–2023, le Ghana a réaménagé sa dette locale via le Domestic Debt Exchange Programme : d'anciens titres ont été échangés contre de nouvelles obligations à coupons plus faibles et maturités allongées, infligeant des pertes au secteur bancaire, fortement exposé aux titres souverains. Pour préserver la stabilité, la Bank of Ghana a supprimé le capital conservation buffer de 3 % et autorisé les banques à répartir les pertes liées aux obligations d'État sur leur capital réglementaire de manière uniforme sur quatre ans.

    En 2024, la rentabilité courante a commencé à reconstituer les fonds propres, la liquidité est restée solide et la distribution de crédit a repris prudemment. On peut sortir d'un stress souverain, mais progressivement, avec des bénéfices conservés, un accompagnement prudentiel et une trajectoire crédible sur la dette.

    La leçon pour la région est simple : plus la dette souveraine pèse dans les bilans, plus un choc se propage vite. Agir en amont coûte moins cher qu'absorber le choc. Trois leviers méritent d'être activés.

    Rééquilibrer sans casser la stabilité

    Encadrer la concentration souveraine. Limiter la part excédentaire de titres d'État dans les bilans et renchérir légèrement son coût au-delà d'un seuil raisonnable. Il ne s'agit pas de chasser la dette publique, utile pour la liquidité et le financement des États, mais d'éviter la surconcentration. Effet attendu : des portefeuilles moins concentrés et davantage d'appétit pour des actifs proches de l'économie réelle.

    Élargir le cercle des acheteurs. Mobiliser assureurs, fonds de pension et fonds de dette pour que le financement long passe davantage par le marché plutôt que de rester immobilisé dans les bilans bancaires. Des instruments simples, comme des titrisations de prêts de qualité ou des obligations sécurisées, peuvent y contribuer. La diaspora représente également un réservoir de demande sous-exploité, mobilisable via des instruments dédiés.

    Dé-risquer le crédit PME. Des garanties de portefeuille mieux calibrées, des schémas de co-origination avec des bailleurs et l'usage de données transactionnelles pour améliorer le scoring permettent de réduire la prime de risque et d'accélérer les décisions sans dégrader la qualité des portefeuilles.

    Ces trois leviers sont complémentaires. Aucun ne suffit seul. Ensemble, ils dessinent une trajectoire de rééquilibrage graduel, qui préserve la stabilité acquise tout en rouvrant de l'espace pour le financement de l'économie réelle.